Pendant longtemps j’ai porté en moi une absence, celle d’un paysage de montagnes qui veillait sur moi enfant. En le quittant, je laissais derrière moi un endroit paternel, le territoire de l’enfance fragile, un lieu fracturé et chargé de silences. Seul persistait le sentiment de n’appartenir pleinement à aucun lieu.
Bien des années plus tard, j’ai remonté le chemin avec mes deux fils.
Les saisons, les forêts, les traces du vivant et celles laissées par le temps sont devenues le théâtre discret d’un cheminement intérieur. Tout semblait raconter la même histoire : rien n’est immobile, rien n’est définitivement figé.
La montagne m’a reconnu avant même que je ne sache lui appartenir.
Elle ne me rendait pas ce que j’avais perdu, elle m’offrait la possibilité d’un héritage dépourvu de pesanteur, d’une transmission qui ne soit pas une malédiction.
Quelque chose s’est alors remis en mouvement. Là où j’étais parti en exil, je revenais pour transformer. À distance de mon héritage, je découvrais peu à peu la place que j’occupais désormais auprès de mes fils.
Cette série photographique explore les liens entre territoire, filiation et transformation. À l’échelle de trois générations, elle raconte comment un paysage peut faire refuge, sans pour autant effacer ce qui nous en a éloignés. Comment le contact avec les plis de la terre, les racines et les climats peut accompagner nos tectoniques intimes et féconder une histoire nouvelle, faite de magie et d’enchantements inconscients.
Les êtres et les liens se réinventent, les géographies se façonnent lentement et les mémoires se déplacent. Rien ne demeure tout à fait identique à soi-même.
Même les montagnes sont en chemin.